Claudine Bertrand, relieur

Portrait de Claudine Bertrand, relieur à la bibliothèque de l'INHA. Cliché Marc Riou

Ce portrait est le premier d'une série consacrée aux métiers des bibliothèques. Claudine Bertrand a souhaité faire partager à nos lecteurs sa passion pour son métier.

Votre métier ? Vos missions ?

Je suis relieur à l'atelier de reliure et de restauration  de la bibliothèque de l'INHA. On dit « relieur » et pas « relieuse » : en effet, dans le milieu professionnel, la relieuse est une machine !

Nous sommes trois femmes à travailler de façon complémentaire dans cet atelier, dont une collègue de la bibliothèque de l'École nationale des chartes.

En ce qui me concerne, je travaille en relation avec les conservateurs et chargés de collections du service du Patrimoine. Ils me confient des livres généralement fragiles et précieux à nettoyer, réparer, consolider, relier, restaurer. Il peut s'agir aussi de manuscrits, planches, lettres, et de contenants : étuis, boîtes, portefeuilles, jaquettes : toute une gamme qui nécessite des compétences complémentaires dans le domaine manuel et artistique - ce qui est mon cas - et permet d'effectuer un travail varié, loin d'être monotone.

Ces restaurations concernent les documents du fonds patrimonial, consultés par les lecteurs dans l'espace Jacques Doucet, ou prêtés à l'extérieur à l'occasion d'expositions : ainsi, je participe à ma manière à leur histoire ...

Les différentes opérations de couvrure. Cliché Marc Riou
Les différentes opérations de couvrure. Cliché Marc Riou

Votre parcours ?

Après des études d'art plastique, j'ai d'abord travaillé en tant qu'agent du ministère de la Culture à l'accueil des publics dans les musées. Au bout de plusieurs années au contact des œuvres et des publics, j'ai ressenti le besoin de faire un travail manuel qui me permettrait de mettre en pratique ma formation artistique. J'ai pu bénéficier d'une formation de reconversion et ai obtenu le CAP de relieur. Pour évoluer dans le métier, j'ai été amenée à effectuer différents stages dans les ateliers de la Bibliothèque nationale, des Archives nationales, de l'Institut national du Patrimoine, ainsi que chez des relieurs privés. Cela fait dix ans que je pratique la reliure.

Combien de réalisations effectuées en un an ?

Je peux vous donner les chiffres que j'ai fournis en 2018 pour mon rapport d'activité : il y a eu quatre-vingt-cinq interventions, tout type de travail confondu.

Il est difficile de déterminer le temps passé sur un document dans la mesure où on travaille toujours sur plusieurs œuvres parallèlement, notamment à cause des temps de séchage. Parfois des expérimentations peuvent être menées préventivement, pour voir si telle ou telle intervention peut convenir. Par ailleurs, lorsqu'on fait de la restauration très fine, à force de fixer à moins de quarante centimètres un ouvrage, cela occasionne une fatigue oculaire qui fait qu'on passe à autre chose.

[Claudine sort précautionneusement un ouvrage relié pleine peau, emballé dans du papier de soie. ] Voici un livre qui a été restauré petit à petit sur une durée de six mois : il était en très mauvais état, et voilà comment il est, après restauration.(Voir l'illustration de la vignette : entretien du cuir de cette reliure en veau).

Fragments du dos d'un ouvrage à restaurer. Cliché Claudine Bertrand
Fragments du dos d'un ouvrage à restaurer. Cliché Claudine Bertrand

Une journée type ?

Une journée de relieur ne laisse pas la place à l'improvisation : tout a toujours été soigneusement préparé la veille. Généralement, j'ai trois chantiers en parallèle : par exemple, une couvrure, des réparations de déchirures et comblements de lacunes et une réintégration chromatique. Pour chaque intervention, le travail a été établi en amont à partir de propositions conjointes avec les conservateurs et cela peut être évolutif.

Exemple d'une reliure à refaire à l'identique. Cliché Marc Riou
Exemple d'une reliure à refaire à l'identique. Cliché Marc Riou

Les grosses restaurations font l'objet d'un dossier de restauration, sorte de fiche d'identité de l'ouvrage avec sa description bibliographique, la pagination et puis le constat d'état et le détail de toutes les interventions à prévoir.

Un slogan à propos de votre métier ?

En m'inspirant d'une phrase de Denis de Rougemont, je dirais « Le relieur d'art est un artisan qui pense avec ses mains ». J'ai un contact physique permanent avec les documents (papier et iconographie) et avec les matériaux de couvrure et de restauration. D'où une pensée manuelle en permanence. Une pensée proche de sentir. D'ailleurs, pour ressentir les défauts, irrégularités dans une reliure et savoir ce qu'il faut corriger (rogner ou ajouter), je procède en aveugle. Je parcours la reliure avec les mains, les yeux fermés : mes mains me servent à voir.

Un mot du vocabulaire de la reliure ?

« Endosser » : à l'aide d'un étau à endosser, on forme l'arrondi du dos d'un livre et l'emplacement où vont se loger les cartons de couverture.

Ce que vous préférez dans votre travail ?

La rigueur que cela demande : pour moi, un livre est une construction, et comme le ferait un architecte, je bâtis. Les différents éléments (intérieur, extérieur) doivent tenir entre eux, être solidaires. Il s'agit d'obtenir un corps d'ouvrage avant la couvrure, qui masquera toute la construction.

Etapes de la reliure avant couvrure. Cliché Marc Riou
Etapes de la reliure avant couvrure. Cliché Marc Riou

On doit respecter une déontologie avec des contraintes (par exemple l'innocuité des matériaux). Cela n'empêche pas une certaine créativité, pour peu qu'on ait comme moi des qualités de coloriste, avec la réintégration chromatique (ma passion) qui permet de reconstituer la nuance d'un fil ou le dessin marbré d'un papier.

Recherche chromatique sur papier japon pour restauration d'un parchemin. Cliché Marc Riou
Recherche chromatique sur papier japon pour restauration d'un parchemin. Cliché Marc Riou

J'aime aussi l'esthétique des coutures lorsqu'elles sont faites à la main et dessinent une sorte de résille sur les dos.

Couture surjet main des cahiers. Cliché Claudine Bertrand
Couture surjet main des cahiers. Cliché Claudine Bertrand

Une rencontre ? Une anecdote ?

Pas une anecdote mais une constatation : au fil de mes rencontres, j'ai été étonnée de voir qu'autant de personnes pratiquent la reliure en amateur. C'était le cas pour Danielle Mitterrand ... Il existe beaucoup d'ateliers qui accueillent ces relieurs amateurs.

Comment voyez-vous demain ?

Jamais sans la reliure ! Tout mon esprit est occupé - peut-être même un peu trop - par elle ... Je serai toujours habitée par la reliure et l'univers décoratif autour du livre : papier marbré, maquette de couverture ...

Papier marbré et ex-libris. Cliché Marc Riou
Papier marbré et ex-libris. Cliché Marc Riou

Si vous étiez... une bibliothèque ?

Une bibliothèque de livres d'artistes.

... un document dans une bibliothèque ?

Une lettre illustrée.

... une couleur d'artiste ?

Sans hésitation, le ROUGE ! Toutes les nuances de rouge : carmin, garance ou rouge orange ...

 

Publié par Christine CAMARA le 14 mai 2019 à 10:00

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