Le Spleen de Paris illustré par Karl-Jean Longuet (1904-1981)Un don à la bibliothèque de l’INHA

« Fancioulle…[…] chancela un peu en avant, un peu en arrière, et puis tomba roide mort sur les planches » (Charles Baudelaire, Une mort héroïque). Karl-Jean Longuet, lithographie, bibliothèque de l'INHA. Cliché INHA

Mesdames Anne et Frédérique Longuet Marx viennent de donner à la bibliothèque de l’INHA un ensemble de documents et de lithographies relatifs à l'édition de l'ouvrage de Charles Baudelaire Le Spleen de Paris : petits poèmes en prose, illustré par Karl-Jean Longuet et paru à l’Imprimerie nationale en 1979. Cet ensemble est constitué de différents états et tirages d'épreuves des illustrations faites par Karl-Jean Longuet, leur père.

 

Paul Sarisson, Karl-Jean Longuet devant deux tableaux de Roger Bissière, vers 1955, photographie. Archives Longuet-Boisecq
Paul Sarisson, Karl-Jean Longuet devant deux tableaux de Roger Bissière, vers 1955, photographie. Archives Longuet-Boisecq
 

Karl-Jean Longuet, un artiste engagé 

Karl-Jean Longuet est issu d’une famille d’intellectuels socialistes. Il est arrière-petit-fils de Karl Marx puisque son grand-père, le journaliste Charles Longuet, exilé à Londres après la Commune, avait épousé Jenny, la fille aînée de Marx. Son père, Jean Longuet, était un homme politique lié à Jean Jaurès. Quelques temps caricaturiste de presse, Karl-Jean Longuet entre en 1927 à l’École des arts décoratifs dans l’atelier de Paul Niclausse. Il y fréquente le sculpteur Étienne Hajdu. De 1929 à 1932, il intègre l’École nationale supérieure des Beaux-arts où il étudie dans l’atelier de Jean Boucher. En 1932, il est lauréat du conseil supérieur des Beaux-arts et obtient une bourse pour un voyage en Espagne.

Anonyme, Karl-Jean Longuet avec son premier buste en plâtre patiné de Karl Marx, son arrière-grand-père, 1930, photographie, bibliothèque Kandinsky
Anonyme, Karl-Jean Longuet avec son premier buste en plâtre patiné de Karl Marx, son arrière-grand-père, 1930, photographie, bibliothèque Kandinsky

Admirateur de Rodin et de Maillol – Dina Vierny, muse de Maillol, pose aussi pour lui – il reçoit notamment les sculpteurs Charles Despiau et Mateo Hernandez, qui suivent son travail avec intérêt. À partir de 1932, il expose au Salon d’Automne ainsi qu'aux Salons des Tuileries et des Indépendants. Son art vise à l’épure des formes sculpturales du corps humain. En 1937, il réalise pour l'Exposition internationale des arts et techniques de Paris une fontaine monumentale. En dialogue avec l'architecture, il s'intéresse aussi au bas-relief, au moyen duquel il orne de nombreux murs. Il faut noter que ce travail du bas-relief n'est pas sans lien avec son œuvre de lithographe.

Échappant de peu à une arrestation à cause de son statut de résistant, Karl-Jean Longuet quitte Paris en 1940 pour Nîmes puis Marseille. Il y travaille pour le cinéma, notamment pour le décorateur Alexandre Trauner et pour Louis Jouvet.

De retour à Paris, il reçoit fréquemment chez lui ou dans son atelier, avenue Denfert-Rochereau, l'état-major national clandestin des FFI. Après la Libération, il expose dans les salons (Salon de la Jeune Sculpture, Salon de mai, Comparaisons, Salon des Réalités nouvelles, Salon d'Automne). En 1946, il fait la connaissance de Simone Boisecq, venue d’Alger l’année précédente ; elle travaille dans son atelier. Ils se marieront en 1949.

La rencontre de Brancusi en 1948 et ses recherches personnelles l’amènent à accentuer le dépouillement de ses sculptures, taillées dans la pierre, le granit, le marbre ou le bois, mais aussi réalisées en bronze, en plomb et en cuivre. En 1953, il présente à Lyon sa première exposition personnelle, puis expose à Paris en 1961 à la galerie Simone Heller. Il participe aussi à de nombreuses manifestations collectives en France et à l’étranger, aux biennales de Turin, Middelheim-Anvers, Carrare, Sonsbeek-Arnhem, São Paulo (1965).

A gauche : anonyme, Karl-Jean Longuet dans son atelier, 1958, photographie, archives Longuet-Boisecq. A droite : carton de l’exposition de Karl Jean Longuet à la galerie Simone Heller, du 3 au 23 février 1961, bibliothèque de l’INHA, CVA1 Longuet (Karl). Cliché INHA
A gauche : anonyme, Karl-Jean Longuet dans son atelier, 1958, photographie, archives Longuet-Boisecq. A droite : carton de l’exposition de Karl Jean Longuet à la galerie Simone Heller, du 3 au 23 février 1961, bibliothèque de l’INHA, CVA1 Longuet (Karl). Cliché INHA

 À partir de 1956 et jusqu’à la fin de sa vie, il travaille de concert avec les architectes, s’éloignant de la figure humaine pour explorer davantage une « sculpture-architecture » dans des matériaux nouveaux pour lui, comme le plomb martelé et soudé.

 

L’illustration du Spleen de Baudelaire

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris : petits poèmes en prose, illustrations de Karl Longuet, Imprimerie nationale, 1979, bibliothèque de l’INHA, 8 Res 2550. Cliché Inha
Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris : petits poèmes en prose, illustrations de Karl Longuet, Imprimerie nationale, 1979, bibliothèque de l’INHA, 8 Res 2550. Cliché INHA

C’est au cours des cinq années les plus sombres de son existence, entre 1860 et 1865, que Charles Baudelaire écrivit ses Petits poèmes en prose, rassemblés sous le titre Le Spleen de Paris.

C’est aussi vers la fin de sa vie que Karl-Jean Longuet (1904-1981) travaille à une édition illustrée de ce texte, publiée en 1979. L’ouvrage contient 11 illustrations de Karl-Jean Longuet, 8 en noir et blanc et 3 en couleurs, reproduites à la main par Guy Lecureux et tirées sur presse lithographique. Parmi tous les poèmes du Spleen de Paris, Longuet a illustré les suivants : « Le Mauvais vitrier », « Les Foules », « L'Invitation au voyage », « La Belle Dorothée » (couleur), « Une Mort héroïque », « La Corde », « Les Fenêtres » (couleur), « Le Désir de peindre » (couleur), « Le Port », « La Soupe et les nuages ». S'y ajoute l'illustration de frontispice, en regard de la page de titre. Certaines des planches d’essai entrées à la bibliothèque de l’INHA comportent, tête-bêche, plusieurs pages de l’ouvrage. Elles font étrangement écho à la dédicace adressée par Baudelaire à Arsène Houssaye pour la publication de ses poèmes dans La Presse (1862), reprise page 53 de l’édition de 1979 :

 « À Arsène Houssaye

Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture… »

 Épreuve du Spleen de Paris illustré par Karl-Jean Longuet (1979), bibliothèque de l'INHA. Cliché INHA
Épreuve du Spleen de Paris illustré par Karl-Jean Longuet (1979), bibliothèque de l'INHA. Cliché INHA

 En effet, selon l’orientation de cette planche, « La Foule » marche à l’endroit ou à l’envers, « La Corde » pend ou se dresse, Fancioulle chute en avant ou en arrière…

Par ailleurs, devant le frontispice où, au milieu de quelques bâtiments et personnages esquissés, se dressent les tours et la flèche de Notre-Dame, on ne peut qu’être tenté par une relecture anachronique, de voir une oraison funèbre à la la cathédrale meurtrie, l'illustration du spleen actuel de nombreux Parisiens et amoureux de l’art gothique.

Ce don d’épreuves de travail permet en outre d’étudier plus en profondeur le travail de création de Karl-Jean Longuet. Prenons l’exemple des illustrations de « la Corde », poème en prose dédicacé à Édouard Manet. L’INHA possède désormais un dessin de travail qui n’a pas été retenu pour l’édition définitive. Dans cette esquisse, une tête apparaît au bout de la corde, qui pourrait rajouter au tragique de l’histoire. Mais la version définitive, épurée, où seule subsiste la corde, rend finalement un hommage plus fidèle au texte de Baudelaire car, dans ce récit dramatique, la corde finit par devenir, aux yeux de la mère, presque plus importante que son enfant.

Karl-Jean Longuet, La Corde, lithographies, illustration non retenue (à gauche) et retenue (à droite), bibliothèque de l'INHA. Cliché INHA
Karl-Jean Longuet, La Corde, lithographies, illustration non retenue (à gauche) et retenue (à droite), bibliothèque de l'INHA. Cliché INHA
 

Parmi les onze illustrations de Karl-Jean Longuet pour le Spleen, seules trois sont en couleurs. Pour « Le Désir de peindre », une suite de planches correspondant aux différentes étapes de mise en couleurs avant la planche définitive permet d’apprécier l’épreuve finale, beaucoup plus chargée en noir et collant parfaitement à la citation de Baudelaire p. 181 :

 « En elle le noir abonde : et tout ce qu’elle inspire est nocturne et profond. […], et son regard illumine comme l’éclair : c’est une explosion dans les ténèbres. »

Karl-Jean Longuet, Le Désir de peindre, lithographies, planche d’essai en couleurs et trois épreuves de couleurs séparées ou superposées, bibliothèque de l'INHA. Cliché INHA
Karl-Jean Longuet, Le Désir de peindre, lithographies, planche d’essai en couleurs et trois épreuves de couleurs séparées ou superposées, bibliothèque de l'INHA. Cliché INHA
 

Karl-Jean Longuet, planche d’essai correspondant aux tirages définitifs de « Le Désir de peindre », « La Belle Dorothée », « Les Fenêtres », lithographie, bibliothèque de l'Inha. Cliché Inha
Karl-Jean Longuet, planche d’essai correspondant aux tirages définitifs de « Le Désir de peindre », « La Belle Dorothée », « Les Fenêtres », lithographie, bibliothèque de l'Inha. Cliché Inha

Les éditions illustrées du Spleen de Paris

Le Spleen de Baudelaire a été maintes fois illustré depuis 1855, à l'aide de techniques très diverses : aquarelle, gravure sur bois, eau-forte, lithographie, monotype, photographie… Nous n'en donnerons ici que quelques exemples pour montrer la diversité des styles proposés et souligner l’originalité de Karl-Jean Longuet. Il est important de mentionner que, contrairement à l’édition qui nous intéresse ici, toutes les éditions n’utilisent pas des illustrations faites spécifiquement pour Le Spleen ; il s’agit alors d’« illustration indirecte », comme c’est le cas pour l’édition de 2000 contenant des gravures de Charles Meryon (1821-1868).

Charles Meryon (1853),  Alméry Lobel-Riche (1921), Constant le Breton (1922), illustrations pour Le Spleen
Charles Meryon (1853), Alméry Lobel-Riche (1921), Constant le Breton (1922), illustrations pour Le Spleen

On peut souligner que la grande majorité de ces éditions contiennent des représentations plutôt figuratives, certaines de style fantastique comme chez Alméry Lobel-Riche (1921) ou Constant Le Breton (1922). Des graveurs connus comme Marcel Gromaire (1926) ou Jean-Louis Boussingault (1932) côtoient des noms moins connus, jusqu’aux monotypes contemporains de Michel Joyard (2017). Les images de Karl-Jean Longuet, quant à elles, reflètent parfaitement son style très personnel, épuré, aussi présent dans ses sculptures.

Marcel Gromaire (1926), Jean-Louis Boussingault (1932), Michel Joyard (2017), illustrations pour Le Spleen
Marcel Gromaire (1926), Jean-Louis Boussingault (1932), Michel Joyard (2017), illustrations pour Le Spleen

 

Références bibliographiques

  • Filmographie : Denis Lévy, Karl-Jean Longuet, sculpteur, 1983 (13 minutes)

Nathalie Muller,
service du Patrimoine

Publié par Jérôme DELATOUR le 26 décembre 2019 à 14:00

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