Les Fêtes de Gutenberg à Strasbourg en 1840Un Cortège industriel mis en livre

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À la suite du billet rédigé par Antonin Liatard sur le Carnevale di Roma, voici un deuxième exemple de livre de fête présenté lors du Festival d’histoire de l’art autour de la thématique du peuple. Tout en présentant des similitudes formelles avec le Carnevale di Roma et d’autres livres de fête, l’album Fêtes de Gutenberg : cortège industriel de Strasbourg, 25 juin 1840 offre au regard une autre facette des fêtes organisées au XIXe siècle : des fêtes nouvelles, politiques et sociales, ancrées dans l’histoire locale.

Des livres de fête populaire ?

Au début du XIXe siècle, l’industrialisation croissante et les changements de régime depuis la Révolution forment un contexte propice au développement de l’intérêt des élites pour les traditions populaires. Des histoires des fêtes locales sont rédigées afin de décrire les coutumes et d’établir leur ancienneté. Parallèlement, de nouvelles fêtes sont créées pour le peuple, plus que par le peuple. S’appuyant pour partie sur les mêmes idéaux que les fêtes révolutionnaires, elles ont souvent une dimension politique et sociale, des visées philanthropiques et pédagogiques. Leur fonction est ainsi paradoxalement de contrôler les débordements, en permettant des rassemblements dans un cadre très organisé, dans lequel le travail est célébré. Elles offrent l’occasion d’afficher une unité qui transcende les classes sociales en les fédérant autour de l’histoire locale et de l’idée de progrès associée au développement économique d’une ville ou d’une région. C’est ainsi le cas des fêtes populaires organisées par la Société des Incas à Valenciennes à partir de 1826 ou du cortège de la société de Bienfaisance de Douai en 1840.

Comme sous l’Ancien Régime, ces fêtes sont accompagnées de multiples publications : brochures, images, partitions, poèmes, chansons, livres illustrés plus ou moins élaborés. Les grands albums publiés pour en conserver la mémoire sont tous très similaires. De format oblong, leurs planches s’adaptent à la représentation de longs cortèges avec bannières, personnages costumés ou non et chars, selon le même modèle que les pompes funèbres ou les entrées royales et princières d’avant la Révolution.

Frédéric Émile Simon, Fêtes de Gutenberg, [1840], pl. 52-53 : Typographes, bibliothèque de l’INHA, Fol Est 673. Cliché INHA
Frédéric Émile Simon, Fêtes de Gutenberg, [1840], pl. 52-53 : Typographes, bibliothèque de l’INHA, Fol Est 673. Cliché INHA

La mise en livre répond ainsi à la mise en ordre de la société au sein du cortège. Dans l’album des Fêtes de Gutenberg, les maîtres et ouvriers de Strasbourg sont répartis selon leur métier sur 50 planches (45 planches de 31 cm x 50 cm et 5 double-planches dépliantes de 31 x 68 cm). Les bannières des anciennes corporations viennent en tête, suivent les maîtres, leurs filles, autour d’un chef-d’œuvre ou d’un char portant les outils ou les produits emblématiques de chaque profession.

L’album est décliné en deux formats. L’exemplaire conservé à la bibliothèque de l’INHA est l’édition de grand format (un exemplaire de petit format est conservé au département des Arts du spectacle de la Bibliothèque nationale de France). De nombreuses autres publications, antérieures et postérieures à l’événement, ainsi que ce que nous appellerions maintenant des produits dérivés, sont édités à l’occasion de ces fêtes. Les lithographies, les assiettes décorées et les statuettes réduites de Gutenberg sont les plus répandues.

Fêter Gutenberg et l’imprimerie à Strasbourg

L’abondance de publications s’explique par l’importance de l’événement à plusieurs titres. La raison d’être de ces fêtes est l’inauguration d’une statue de Gutenberg réalisée par David d’Angers. Elle répond à la statue conçue par Thorvaldsen érigée en 1837 à Mayence.

Frédéric Émile Simon, Fêtes de Gutenberg, [1840], Inauguration de la statue de Gutenberg, le 24 juin 1840, bibliothèque de l’INHA, Fol Est 673. Cliché INHA
Frédéric Émile Simon, Fêtes de Gutenberg, [1840], Inauguration de la statue de Gutenberg, le 24 juin 1840, bibliothèque de l’INHA, Fol Est 673. Cliché INHA

Les deux villes revendiquent l’invention de l’imprimerie, Gutenberg ayant séjourné alternativement dans l’une et dans l’autre. Il s’agit donc ici d’affirmer très visiblement le rôle prépondérant de Strasbourg (et de la France face aux pays germaniques) dans l’histoire de l’imprimerie. 1840 est présentée comme une date anniversaire (Gutenberg réside à Strasbourg de 1434 à 1444). Cette revendication culturelle précède de peu la crise du Rhin, revendication territoriale de la France visant à un retour aux frontières de la période révolutionnaire.

Dans un contexte de profondes mutations technologiques, l’enjeu pour les imprimeurs et libraires strasbourgeois est également d’affirmer leur bonne santé face à la concurrence. L’album s’achève ainsi sur les planches consacrées aux métiers du livre, qui se distinguent en grande partie de celles des autres professions. Les chars ne montrent pas tant des chefs-d’œuvre que des ouvriers au travail. Le char des papetiers supporte une cuve, une presse et montre le séchage ; le char des lithographes présente les opérations d’encrage et d’impression ; celui, monumental, des typographes, la composition, l’encrage et l’impression. À travers bannières, bustes et écussons, ils glorifient les grands hommes, comme à Douai et Valenciennes : Gutenberg, Aloys Senefelder (1771-1834), dont le buste précède le char des lithographes, mais aussi les premiers imprimeurs alsaciens du XVe siècle.

Un chef-d’œuvre ?

À l’image du livre-bibliothèque porté en triomphe par le char des typographes, l’album lui-même est une prouesse, tant la mise en couleurs est soignée.

Frédéric Émile Simon, Fêtes de Gutenberg, [1840], pl. 51 : Typographes, bibliothèque de l’INHA, Fol Est 673. Cliché INHA
Frédéric Émile Simon, Fêtes de Gutenberg, [1840], pl. 51 : Typographes, bibliothèque de l’INHA, Fol Est 673. Cliché INHA

Les planches reproduisent en lithographie des dessins d’Eugène Glück (1820-1898), peintre et illustrateur, formé à Strasbourg, dont c’est le premier travail important. L’imprimeur-lithographe, Frédéric Émile Simon (1805-1886), dit Simon fils, est un des pionniers de l’impression lithographique en couleurs et poursuit sa vie durant des recherches pour améliorer la reproduction en couleurs d’œuvres picturales. Les pays rhénans, comme au temps de Gutenberg pour les débuts de l’imprimerie, sont en effet, avec l’Angleterre, à la pointe du progrès en matière de techniques d’impression en couleurs, sur papier comme sur étoffe. C’est ainsi Godefroy Engelmann (1788-1839), imprimeur-lithographe à Mulhouse, qui introduit parmi les premiers la lithographie en France et brevette en 1837 le procédé de chromolithographie. Son procédé repose sur le principe de l’impression successive et superposée de plusieurs pierres (jusqu’à une quinzaine) encrées chacune avec une couleur. Le procédé chromolithographique d’Engelmann permet l’industrialisation de la production de planches en couleurs. Jusque-là en effet, de multiples essais de lithographies en couleurs avaient été réalisés, mais la complexité des procédés limitait leur diffusion. En 1834-1835, Frédéric Émile Simon avait ainsi publié un ouvrage pionnier, combinant quatre techniques différentes pour la mise en couleurs des planches (la bibliothèque de l’INHA en possède un des rares exemplaires).

Frédéric Émile Simon, Fêtes de Gutenberg, [1840], pl. 48-49 : Lithographes, bibliothèque de l’INHA, Fol Est 673. Cliché INHA
Frédéric Émile Simon, Fêtes de Gutenberg, [1840], pl. 48-49 : Lithographes, bibliothèque de l’INHA, Fol Est 673. Cliché INHA

L’album des Fêtes de Gutenberg ne repose cependant ni sur l’usage de ces procédés novateurs, ni sur celui du procédé chromolithographique. Il demeure colorié à la main, méthode alors la plus répandue pour la mise en couleurs des planches lithographiques. Il s’agit néanmoins d’une réalisation particulièrement spectaculaire, rendant le cortège industriel et les chefs-d’œuvre réalisés par chaque corps de métier dans tous leurs détails et leur splendeur grâce à la vivacité des coloris, aux multiples rehauts et ombres, et à l’usage de pigments métalliques, une des spécialités de Frédéric Émile Simon.

Une acquisition récente

Commencée dès les origines de la Bibliothèque d’art et d’archéologie, la collection de livres de fête comprend plus de 1200 ouvrages publiés de la fin du XVe siècle au début du XXe siècle dans la plupart des pays européens. Cette collection a fait l’objet d’un premier programme de recherches de 2006 à 2010 résultant entre autres dans la description détaillée de 1095 livres parus de 1498 à 1815. De nouvelles recherches sont entreprises depuis 2018 dans le cadre du programme Chorégraphies.

L’album Fêtes de Gutenberg témoigne de la continuité de cet axe d’acquisition dans les collections de la bibliothèque de l’INHA. L’ouvrage ne provient en effet pas du noyau historique de la collection, mais d’une vente aux enchères de 2003. En 2018 et 2019, de nouvelles acquisitions d’ouvrages, d’estampes et de photographies sont venues enrichir cet ensemble sur les fêtes du XIXe siècle et sur les fêtes populaires.

Caroline Fieschi
Service du Patrimoine

 

En savoir plus

Les livres cités dans ce billet sont conservés à la bibliothèque de l’INHA et consultables dans l’espace Jacques Doucet.

Références bibliographiques

  • Georges Bischoss, « Gutenberg entre deux solstices, de l’Olympe à l’enfer (1840-1940) », Revue de la BNU, hors-série Gutenberg (1488-2018), 2018, p. 42-52.
  • Dominique Lerch, « The Simons, Father and Son, Engravers and Lithographic Printers in Strasbourg (1802-1881) : a High Point in French Lithography », Journal of Printing Historical Society, n° 26, 2017, p. 25-40.
  • Julie Ramos, « Une société en marche : fête des Incas de Valenciennes (1826-1866) », dans Neil McWilliam, Catherine Méneux et Julie Ramos (dir.), L’art social en France, de la Révolution à la Grande Guerre, Rennes, Paris, Presses universitaires de Rennes, Institut national d’histoire de l’art, 2014, p. 151-168 [INHA : 8 MON 39029]
  • Michael Twyman, Images en couleur : Godefroy Engelmann, Charles Hullmandel et les débuts de la chromolithographie, Paris, Lyon, PanamaMusées, Musée de l’Imprimerie, 2007 [INHA : NY ENGE13.A3 2007]

Publié par Jérôme DELATOUR le 25 septembre 2019 à 10:00

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