La Chiswick Press, un exemple d'imprimerie anglaise au XIXe siècle

Initiales utilisées comme lettrines dans les ouvrages de la Chiswick Press, via luc.devroye.org

Au sein des collections de la bibliothèque de l'INHA est conservé un nombre remarquable de livres imprimés publiés par la Chiswick Press, l'une des imprimeries britanniques les plus célèbres du XIXe siècle.

Connue pour ses publications dites « de luxe », elle mit en page et imprima un certain nombre de livres et d'estampes à destination des bibliophiles, collectionneurs et amateurs d'art des XIXe et XXe siècles.

Histoire de la Chiswick Press

La Chiswick Press est fondée en 1811 par Charles Whittingham I (1767-1840) dans la campagne londonienne.  Ce dernier imprime principalement des ouvrages littéraires de petit format à destination des bibliophiles ainsi que des gravures sur bois. Lorsqu'il meurt en 1840, l'imprimerie est reprise par son neveu et apprenti Charles Whittingham II (1795-1876).

Dès le départ, l'entreprise est pensée comme une imprimerie destinée à une petite production de luxe, un paradoxe dans le monde de l'imprimerie britannique au début du XIXe siècle, où s'imposent alors des méthodes industrielles. L'entreprise fait en effet le choix de la qualité, dans les papiers employés, comme dans les caractères utilisés.

L'entreprise connaît un âge d'or au XIXe siècle, en particulier grâce à son partenariat avec William Pickering (1796-1854), éditeur, vendeur de livres et typophile. Spécialisé dans les publications de textes médiévaux et de la Renaissance, il accorde beaucoup d'importance à la présentation des ouvrages. Les frontispices sont gravés sur bois d'après des modèles du XVIe siècle. Pour ces publications, des caractères typographiques spécifiques, réalisés à la main, sont employés : Basle Roman, créé par William Howard en 1854 d'après la typographie utilisée à Bâle au XVIe siècle, ou William Caslon, inspiré du XVIIIe siècle. Ces détails avaient une grande importance puisqu'ils permettaient de donner un aspect extrêmement soigné aux fac-similés publiés par Pickering. Ces caractères seront aussi utilisés pour la publication d'ouvrages littéraires, comme ceux de William Morris. 

En 1852, l'entreprise s'installe dans le centre de Londres où Charles Whittingham II possédait déjà sa propre imprimerie depuis les années 1820. Par rapport à ses concurrents de l'époque, la Chiswick Press réalise des impressions en petite quantité, en moyenne 500 à 1000 exemplaires par titre. En 1859, elle n'emploie que 25 personnes et ne possède que huit presses traditionnelles dites à vis ou à bras.


Estampille de la Chiswick Press IN Catalogue of Italian Pictures, 1920, bibliothèque de l'INHA (inv. 4 F 137). Cliché Céline Cachaud INHA

Cette même année, Whittingham II, souhaitant se retirer de la vie active de l'entreprise, s'associe avec son manager John Wilkins pour qu'il prenne en charge l'activité de l'imprimerie. Ce dernier introduit entre autres la presse à vapeur en 1872 qui permettra une production un peu plus importante mais réduira en partie la qualité des impressions. Les commandes de catalogues affluent, et concernent à la fois des collections privées et publiques.

L'imprimerie change régulièrement de propriétaire après la mort de Whittingham II en 1876. Elle devient aussi plus abordable. La qualité de ses productions se dégrade progressivement jusqu'à l'arrêt total de ses activités en 1962. L'impression est désormais trop onéreuse et les collectionneurs et bibliophiles de plus en plus rares. Les titres imprimés par la Chiswick Press font cependant régulièrement leur apparition lors de grandes ventes bibliophiles et sont encore aujourd'hui appréciés par les amateurs de beaux livres.

Les imprimés de la Chiswick Press dans les collections de la bibliothèque de l'INHA

La bibliothèque de l'INHA conserve un nombre non négligeable d'ouvrages publiés de manière privée ou publique par la Chiswick Press. La plupart de ces titres sont conservés parmi les collections courantes en magasins fermés et donc progressivement disponibles à la demande, mais aussi au sein des collections patrimoniales.

Des ouvrages littéraires

Une première catégorie d'ouvrages conservés à la bibliothèque rassemble des œuvres littéraires, et notamment les fac-similés de manuscrits enluminés de la collection Thompson. Henry Yates Thompson (1838-1928) était un propriétaire de journaux ainsi qu'un grand collectionneur de manuscrits enluminés. Afin de faire connaître sa collection, il commanda plusieurs copies des plus beaux chefs-d'œuvre en sa possession, dont le livres d'heures de Yolande de Flandres, la vie illustrée de Bertrand Duguesclin par le poète Cuvelier ou encore le psautier de Saint Louis. Thompson présentait sa collection et ses connaissances sur l'art du livre médiéval par le biais de conférences dont certaines furent aussi publiées par la Chiswick Press.

Un des exemplaires que nous conservons est un recueil de six photogravures issues du Psautier de la famille de Saint-Omer, publié en 1900. Comme le précise la dédicace manuscrite sur la première page, il a été offert en 1901 par Thompson à Robert Hoe, lui-même imprimeur et grand collectionneur de manuscrits et livres rares. Une courte préface explique l'histoire du manuscrit et chaque planche est accompagnée d'une notice plus ou moins longue. Les reproductions sont en noir et blanc. Elles sont cependant représentatives de l'apport du manuscrit à l'enluminure française du XIVe siècle.


Photogravure d'une des pages enluminées du psautier de Saint-Omer, 1900, bibliothèque de l'INHA (Fol J 27). Cliché Céline Cachaud INHA

Un autre ouvrage remarquable, témoignant de la diversité des publications de la Chiswick Press, est une conférence de William Morris (1834-1896), publiée post-mortem en 1899, Art and the Beauty of the Earth. La dernière page de l'ouvrage nous indique que la typographie utilisée est la Golden Type, inventée par William Morris en 1891 pour la Kelmscott Press, l'imprimerie de l'artiste, et refondue en 1899 pour ses publications imprimées par la Chiswick Press. Le papier employé est fait à la main.

Des catalogues de collections

La plupart des grands collectionneurs britanniques ont fait imprimer le catalogue de leurs collections par la Chiswick Press. Ces derniers, très chers, étaient le fruit d'une collaboration entre le propriétaire, son intermédiaire et l'imprimeur. Ils n'étaient pas destinés à être diffusés dans le commerce mais faisaient l'objet d'une impression privée, à destination du collectionneur, qui pouvait choisir personnellement à qui offrir des exemplaires. Parmi les catalogues conservés à la bibliothèque de l'INHA, vous trouverez ainsi les collections du duc de Portland, du comte de Radnor, du comte de Pembroke ou encore d'Oscar Hainauer , collectionneur allemand.

Certains documents sont plus touchants que d'autres. C'est le cas du catalogue des miniatures de la collection Pierpont-Morgan sans doute offert en 1911 par leur auteur, George Williamson, à la bibliothèque de Jacques Doucet, comme en témoigne cette dédicace figurant dans le premier volume. Cet ouvrage fut imprimé en 150 exemplaires.


Dédicace de George Williamson à Jacques Doucet, Catalogue of the Collection of Miniatures, 1906, bibliothèque de l'INHA. Cliché Céline Cachaud - INHA

La réputation de la Chiswick Press est telle que des musées y font imprimer leurs catalogues d'exposition et/ou de départements. Ainsi, dans les collections de la bibliothèque de l'INHA, vous pourrez consulter le catalogue d'une exposition de la Grovesnor Gallery sur Sir Joshua Reynolds ou encore, celui d' une exposition sur les émaux qui s'est tenue au South Kensington Museum – aujourd'hui Victoria & Albert Museum – en 1874.

Si les premiers catalogues de collections sont très soignés, avec un papier fait main et des photogravures de qualité, à l'instar du catalogue de 42 miniatures anglaises provenant d'une collection anonyme, et dont l'impression n'est pas datée, la qualité décline à partir des années 1910. Ainsi, le catalogue des peintures italiennes de la collection Benson est imprimé sur un papier industriel et les photogravures sont moins abouties. La mise en page de ces catalogues est désormais standardisée, avec un titre en noir et rouge.


Première page d'un catalogue de 42 miniatures du XVIIe siècle, bibliothèque de l'INHA (inv. 4 F 479). Cliché Céline Cachaud INHA

Des estampes de Rodin

En 1907, Auguste Clot (1888-1963) , imprimeur, interprète en lithographie sept aquarelles d'Auguste Rodin pour la publication d'un ouvrage en anglais intitulé Seven lithographs by Clot from the water-colours of Auguste Rodin with a Chaplet of verse by Aleister Crowley, publié en 1907 par la Chiswick Press. 500 exemplaires ont été imprimés pour ce petit recueil, deux sur vélin, dix sur papier de Chine, dont l'exemplaire conservé dans notre bibliothèque, et 488 sur papier fait main. Les estampes sont accompagnées de deux poèmes par Aleister Crowley (1875-1947), écrivain et occultiste britannique : Rosa cœli et Rosa inferni, inspirés des aquarelles du sculpteur français.

Les aquarelles copiées d'après Rodin reprennent des thèmes qui lui sont chers et dont on retrouve de nombreuses versions, dans les collections du musée Rodin entre autres : couple saphique, femmes plus ou moins nues dans diverses positions


Auguste Rodin (d'après) et Auguste Clot, Femme assise vers la droite, vêtement ouvert, vers 1907, bibliothèque de l'INHA (EM RODIN 18 d). Cliché INHA

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Céline Cachaud

Service du patrimoine

Publié par Céline Cachaud le 3 mars 2017 à 15:15

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