Clotilde Brière-Misme (1889-1970)Une Femme à la Bibliothèque d’art et d’archéologie (1/2)

Anonyme, Clotilde Misme vers 1917, épreuve au gélatino-bromure d’argent, bibliothèque de l’Inha, Ms Bcmn 498 (9), t. 1, p. 79. Cliché Inha

Avant d'être intégrée à la Bibliothèque de l'INHA en 2003, la Bibliothèque d'art et d'archéologie a connu bien des péripéties. L'entre-deux-guerres fut la période où elle opéra sa transition du statut de bibliothèque privée à celui de bibliothèque universitaire. Cette époque fut marquée par trois personnalités singulières que nous vous proposons de découvrir tour à tour : son directeur, André Joubin, son magasinier, Jean Sineux, et celle par qui nous commencerons cette série de portraits, sa bibliothécaire et son éminence grise, Clotilde Brière-Misme.

1918 : une nouvelle époque

Clotilde Brière-Misme fut la première femme à occuper un poste à responsabilités au sein de la Bibliothèque d’art et d’archéologie. De 1918 à 1939, elle en fut successivement secrétaire, bibliothécaire et directrice adjointe de fait, puis conservatrice honoraire bénévole. Elle fut d’ailleurs la première femme à travailler officiellement pour la bibliothèque et à collaborer à son Répertoire d’art et d’archéologie, sa publication phare, dont elle devint secrétaire de rédaction en 1920. Elle fut encore la première personne de la bibliothèque à ne pas être directement choisie par son fondateur, le couturier Jacques Doucet. Enfin, à côté du directeur André Joubin et du « garçon » (magasinier) Jean Sineux, tous deux cinquantenaires, Clotilde Misme incarnait, à 29 ans en 1918, la jeune génération. Pour la bibliothèque, sa nomination ouvrit donc, symboliquement, une nouvelle époque.

Pourtant, la maîtrise que Marie-Édith de La Fournière a consacrée à la bibliothèque en 1995 la mentionne à peine. Son rôle a été négligé - je n’ose pas dire invisibilisé, ce qui serait en partie inexact, puisqu’elle fut faite chevalier de l’ordre d’Orange-Nassau en 1935 pour son oeuvre érudite et chevalier de la légion d’honneur en 1936 pour les services rendus à la bibliothèque - mais plutôt oublié, comme l’ensemble de l’histoire de la bibliothèque en somme.

Une femme dans une bibliothèque, la chose n’était pas si banale en 1918. En 1925 encore, à quelques mois de son mariage, des personnes malavisées trouvaient là sujet à médisances, dont Clotilde Misme dut se défendre auprès de son futur mari : « on vous dit que je vois un tas d'hommes à la bibliothèque. J'en vois toujours moins, et ils sont plus sérieux, que celles qui vont dans le monde, et je les vois de moins près que celles qui dansent, et on a autre chose à faire que de marivauder ». Clotilde Misme ne passa pas non plus inaperçue au sein du mouvement féministe. Esther Welmoet Dyserinck, figure du féminisme néerlandais, rencontra la jeune femme lors d’un séjour à Paris et lui consacra un article en 1927 : « Le Roi de la mode et la travailleuse ». Pour elle, Clotilde Brière-Misme incarnait la femme moderne : « non, vraiment, nous n'avons pas combattu et travaillé pour rien… les femmes font leur chemin, partout dans le monde ».

Éducation et débuts comme critique d'art

Cette situation exemplaire n’était pas tout à fait le fruit du hasard. Clotilde Brière était la fille de l'architecte lyonnais Louis Misme et de Jeanne Maurice (1865-1935), journaliste et pionnière du féminisme français, plus connue sous le nom de Jane Misme. Pour sa mère, une jeune femme devait naturellement trouver un métier et assurer son autonomie financière. Clotilde fut, dit-elle, « formée à la connaissance des arts par son père, au métier de lettres par sa mère ». Sa vocation naquit sur les bancs du lycée Molière, à écouter les cours de son professeur d’histoire de la civilisation, Paul Bondois. « Il donnait une grande place à l’art, peut-être même disproportionnée ; il en parlait avec feu et arrivé à Rembrandt, il s’étranglait d’enthousiasme ». 

Eugénie Maurice, Jane Misme dans son salon, 1897
Eugénie Maurice, Jane Misme dans son salon, 1897, bibliothèque de l'Inha, Ms Bcmn 498 (10), chap. IV, f. 39 bis. Cliché Inha

Toute jeune elle dessine un peu. Elle publie son premier article « exactement à vingt ans », le 24 avril 1910, dans la rubrique beaux-arts de l’hebdomadaire féministe fondé par sa mère, La Française. Pendant des années, elle y rend compte des expositions de femmes artistes. Elle écrit également dans La Vie. Elle suit les cours de l’École du Louvre de 1910 à 1913 où elle est l’élève de Salomon Reinach puis de son futur mari, Gaston Brière. Théodore Reinach, directeur de la Gazette des Beaux-arts, sympathisant féministe, assure sa mère que l’histoire de l’art est bien « une carrière pour une femme » et accepte de l’embaucher pour tenir ses lecteurs au courant de l’art hollandais. Le vieux Roger Marx, rédacteur en chef, l’initie à la critique d’art et lui fait publier ses premières critiques pour les Petites expositions dans la Chronique des arts et de la curiosité, supplément de la Gazette, en 1912 ; d’abord anonymement, puis sous ses initiales.

Une idylle se noue ; Roger Marx demande la main de la jeune fille qui dit oui, malgré trente ans d’écart d’âge. Mais il meurt le 13 décembre 1913. Elle finit par obtenir la rubrique des Petites expositions, qu'elle tient d’avril 1917 à novembre 1919 et qui lui vaut fin 1919 le prix Frantz-Jourdain de la critique d’art indépendante. Ce prix lui offre une porte de sortie honorable d’une activité, la critique d'art, qui ne lui convient pas : « c'était un milieu trop vivant pour moi ; je préférais me retrancher dans le passé » - et se plonger dans l’univers des intimistes hollandais du 17e siècle, qui font le sujet de sa thèse, restée inachevée. « Ce calme, ce silence, cette impression de retraite et de sécurité, convenaient à mon caractère », confiera-t-elle à Frits Lugt pour son 80e anniversaire. Cette passion allait faire d’elle, selon ses propres mots, « la seule Française qui, au XXe siècle se soit spécialisée dans l’histoire de l’art hollandais ».

À suivre...

Jérôme Delatour,
Service du patrimoine


Publié par Jérôme DELATOUR le 3 octobre 2019 à 10:00

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