Entre haute couture et coulisses de l'OpéraLa rencontre de deux hommes d'exception, Degas et Doucet

Edgar Degas, Au théâtre, monotype, 1878. Bibliothèque de l’INHA : EM DEGAS 8. Cliché INHA

Dans le cadre du 350e anniversaire de l’Opéra de Paris, l’exposition Degas à l’Opéra, au musée d’Orsay, permet d’admirer encore jusqu’au 19 janvier deux estampes d’Edgar Degas, conservées dans les collections de la bibliothèque de l’INHA :

- Edgar Degas, Au théâtre, monotype, 1878, [Paris, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, collections Jacques Doucet : EM DEGAS 8]

- Edgar Degas, Sur la scène III, 5e état, vernis mou, pointe sèche et roulette, 1876-1877 [Paris, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, collections Jacques Doucet : EM DEGAS 34]

Edgar Degas, Sur la scène III, 5e état, vernis mou, pointe sèche et roulette, 1876-1877. Bibliothèque de l'INHA : EM DEGAS 34. Cliché INHA
Edgar Degas, Sur la scène III, 5e état, vernis mou, pointe sèche et roulette, 1876-1877. Bibliothèque de l'INHA : EM DEGAS 34. Cliché INHA

Degas à la bibliothèque de l’INHA

Les estampes de Degas font partie des œuvres les plus souvent demandées en prêt par les musées. Outre les deux montrées à Orsay, un des plus beaux monotypes de Degas, A sa toilette [v. 1885] est sur les cimaises actuellement - et jusqu’au 24 février prochain - à Marseille, au Centre de la Vieille Charité dans l’exposition intitulée Par Hasard.

Depuis une vingtaine d’années, une soixantaine d’estampes de Degas de la collection de la bibliothèque de l’INHA ont été présentées (certaines plusieurs fois) dans des musées français (Avignon, Marseille, Paris ou Roubaix) et étrangers (Boston, Cambridge (GB), Canberra, Martigny, Melbourne, New York, Ottawa, Tokyo, Williamstown ou Zürich) dans les expositions intitulées Degas sculpteur, Degas et le nu , Degas the uncontested master, Degas a passion for perfection, ou encore Degas, Miss La La and the Cirque Fernando. Et ce n’est pas fini ! De nouvelles demandes de prêt nous sont récemment parvenues de Sao Paulo et de Cleveland pour des épreuves de cet artiste.

C'est grâce à la grande richesse de la collection d'estampes modernes conservées à la bibliothèque de l'INHA -  parmi ses quelques quinze mille pièces, on y trouve une très bel ensemble de cinquante-quatre épreuves en feuille (dont onze monotypes) de Degas - que tous ces prêts de par le monde peuvent être honorés.

Elles ont été acquises principalement par Jacques Doucet en personne en 1907 chez Strölin, mais également par Clément-Janin (conservateur en charge de la collection des estampes modernes entre 1911 et 1914) en 1911 à la Galerie Pellet, comme en attestent les factures et notes issues des archives de ce collaborateur de Doucet. Deux proviennent aussi de l’ancienne collection de Roger Marx (Aux Ambassadeurs, lithographie de report à partir de 3 monotypes, EM DEGAS 45 et Les petites Cardinal, héliogravure d’un monotype, EM DEGAS 33).

Facture Strölin (1907) et note de la BAA (1912). [Bibliothèque de l'INHA, collections Jacques Doucet : Archives Clément Janin]
Facture Strölin (1907) et note de la BAA (1912). [Bibliothèque de l'INHA, collections Jacques Doucet : Archives Clément Janin]

Facture Pellet (1912) [Bibliothèque de l'INHA, collections Jacques Doucet : Archives Clément Janin]
Facture Pellet (1912) [Bibliothèque de l'INHA, collections Jacques Doucet : Archives Clément Janin]

Enfin Degas apparait aussi très largement dans le fonds d’archives de Paul-André Lemoisne (1875-1964), entré à la bibliothèque de l’INHA en 2006. Bibliothécaire et historien de l’art, ce dernier travailla au Cabinet des estampes de la BnF et consacra une grande partie de ses travaux à Degas. Il en a rédigé une biographie dès 1912 et est surtout l’auteur du catalogue raisonné de son œuvre en 4 volumes (1942-1949).

Pour sa Bibliothèque d’art, commencée au tout début du XXe siècle, Jacques Doucet avait donc acquis assez tôt des estampes de l’artiste, et notamment une très belle épreuve de son portrait de 1857 (prêté en 2019 à la Maison Rembrandt à Amsterdam dans l’exposition Rembrandt et l’avant-garde en France, montrant clairement la filiation stylistique entre les deux artistes).

Portrait de Degas, 1857. Eau-forte et pointe sèche [Bibliothèque de l'INHA, collections Jacques Doucet : EM DEGAS 18b]
Portrait de Degas, 1857. Eau-forte et pointe sèche [Bibliothèque de l'INHA, collections Jacques Doucet : EM DEGAS 18b]

Précisons que la collection continue de s’accroître puisqu’un double monotype (Buste d'homme à moustache de profil à droite : monotype. (épr. a et b) a été acquis chez un collectionneur privé en 2009 (Les Nouvelles de l'INHA, no 38, août 2010, p. 12-14), un portrait identifié comme étant celui de Michel Manzi, qui a d’ailleurs réalisé lui aussi, un portrait de Degas conservé à la bibliothèque de l’INHA . D’autres graveurs du cabinet d’estampes de Doucet ont représenté Degas : Georges Jeanniot ou Marcellin Desboutin auteur de plusieurs portraits de son ami, comme celui « au chapeau ».

Degas et Doucet, l’artiste et les collectionneurs

Ce n’est pas un hasard si toutes ces estampes de Degas sont présentes dans les collections de la bibliothèque de l’INHA : Degas était un des artistes favoris de Doucet qui fréquenta son atelier. Dans ses confidences à Félix Fénéon en 1921, pour le Bulletin de la Vie Artistique, on lit : « J’allais chez Degas, j’allais chez Monet, et il m’arrivait de leur acheter, à celui-ci une marine, à celui-ci une danseuse, acte qui n’était pas sans mérite car j’étais démuni d’argent », et il ajoute à propos de l'artiste : « J’aime assez son talent. Et comment serais-je sans sympathie pour un homme chez qui je pris contact avec le XVIIIe siècle ? Il avait deux pastels de La Tour, juste de quoi m’intoxiquer ». Ce serait donc Degas qui aurait transmis au collectionneur le virus du XVIIIe siècle et lorsque l’on sait l’importance qu’a prise, un temps, cette collection dans sa vie, il dût lui en être reconnaissant. Lorsque Doucet se sépara de sa collection d’œuvres de La Tour, Fragonard, Watteau, Chardin, Hubert Robert en 1912 pour débuter celle des « modernes », il réserva naturellement une place de choix à Degas aux côtés de Cézanne et Manet. Outre de très belles peintures (dont le portrait de Mme Jeantaud), Doucet possédait ainsi huit dessins rehaussés ou non de pastel du maître, des études de danseuses qui ont hélas été vendues avec sa collection de dessins en 1917 (catalogue, nos 73 à 80), à Rosenberg, Bernheim ou Pellet afin de financer sa bibliothèque littéraire.

Vente, Collection Jacques Doucet. -Catalogue des aquarelles, pastels, dessins modernes : Hôtel Drouot, 28-29 déc. 1917 [Bibliothèque de l'INHA : VP 1917/224]
Vente, Collection Jacques Doucet. -Catalogue des aquarelles, pastels, dessins modernes : Hôtel Drouot, 28-29 déc. 1917 [Bibliothèque de l'INHA : VP 1917/224]

Certaines œuvres de Degas de l’ancienne collection Doucet (qu’on a virtuellement rassemblées dans la base de données Catalogue des œuvres des collections de Jacques Doucet, grâce au programme de recherche de l’INHA) se trouvent aujourd’hui encore au musée Angladon d’Avignon fondé par Monsieur et Madame Angladon-Dubrujeaud, petits-neveux et héritiers de Jacques Doucet.

Edgar Degas, Deux danseuses [1880-1885], huile sur toile, musée Angladon (ancienne collection Jacques Doucet)
Edgar Degas, Deux danseuses [1880-1885], huile sur toile, musée Angladon (ancienne collection Jacques Doucet)

Cette passion de collectionneur fut d’ailleurs partagée par les deux hommes : la situation financière de Degas s’étant améliorée grâce à la vente de ses propres œuvres, il put acheter, en particulier, des œuvres de maitres anciens comme le Greco, Ingres, Delacroix et Daumier mais aussi des contemporains tels Pissarro, Cézanne, Gauguin et Van Gogh. Le catalogue de la vente après décès de sa collection atteste de cette richesse et de ses goûts.

 Nathalie Muller,
service du Patrimoine

Lire la suite de ce billet : Entre dessin et estampe, la redécouverte du monotype par Degas.

 

Références bibliographiques

Publié par Ludivine SCHOTT le 16 janvier 2020 à 15:00

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