Le singe qui fit mentir Edmond de Goncourt

Christophe Huet, Singeries ou différentes actions de la vie humaine représentées par des singes, [1743], eau-forte et burin, bibliothèque de l'INHA, 8 RES 44. Cliché INHA

Vient d'être mis en ligne sur la bibliothèque numérique un recueil intitulé Singeries gravé par Jean-Baptiste Guélard sur les dessins de Christophe Huet (1700-1759).

Comme l'indique son sous-titre  « différentes actions de la vie humaine représentées par des singes », il est composé de planches qui donnent à voir des primates vêtus et agissant comme des humains. Enseignant, vendeur, musicien, chasseur, danseur..., activités professionnelles ou de la vie courante, Huet s'est inspiré du quotidien de ses contemporains. Guélard le souligne dans l'introduction adressée au public « vous nous avez fourni les sujets de l'ouvrage » et malicieusement il ajoute « que chaque original achette sa copie ». Le ton de l'ouvrage est donné : léger et plaisant, un tantinet ironique.

 Si le recours à la figure simiesque par les artistes n'est pas chose nouvelle, l'image véhiculée par l'animal dans les civilisations occidentales a évolué au cours des siècles. Créature démoniaque au début du Moyen Âge, il devient peu à peu, avec l'art gothique, un symbole d'irrévérence et de comique. De part ses similitudes physiques, il est utilisé au XVIIe siècle pour tourner en dérision les actes et attitudes des hommes. David Teniers (1610-1690), tel maître en ce genre qu'il fut surnommé « le Singe de la peinture », les substitue à ses congénères pour les parodier dans des scènes burlesques et livrer une vision satirique d'un monde d'excès, de dérives et de vices. Au XVIIIe siècle, alors que se développe le goût pour l'Extrême-Orient, le singe apporte une touche de fantaisie et d'exotisme en parfaite adéquation avec la mode des chinoiseries. Les singes prennent place dans des décors d'arabesques et de grotesques comme chez Jean Bérain (1640-1711), Antoine Watteau (1684-1721) ou Claude Audran (1658-1734). Ce fut, par ailleurs, dans l'atelier de ce dernier que Christophe Huet acheva sa formation de peintre décorateur, collaboration qu'ils poursuivirent ensuite, notamment lors de la réalisation en 1733 du Salon doré du Château d'Anet.

Christophe Huet, Singeries ou différentes actions de la vie humaine représentées par des singes, [1743], eau-forte et burin, bibliothèque de l'INHA, 8 RES 44. Cliché INHA
Christophe Huet, Singeries ou différentes actions de la vie humaine représentées par des singes, [1743], eau-forte et burin, bibliothèque de l'INHA, 8 RES 44. Cliché INHA

Mais Huet ne dédia pas l'ensemble de sa carrière à la réalisation de décors et de panneaux d'ornementation. Issu d'une famille d'artistes (dont Jean-Baptiste son neveu est le plus illustre), il s'adonna également à la peinture sur toile. Il exposa au Salon de l'Académie de Saint-Luc entre 1751 et 1756, essentiellement des représentations animalières proches des compositions de Jean-Baptiste Oudry (1686-1755).

Il pratiqua également la gravure. Une de ses premières suites gravées fut celle des Trofées de chasse en 1741 ; celle des Singeries parut en 1743 comme annoncé au Mercure de France. Les magots vêtus à l'identique des hommes imitent leurs postures. L'imagerie est festive avec les singes danseurs et musiciens. Elle se fait caricaturale lorsqu'il s'agit de petits métiers traditionnels, voire scabreuse comme cet Organiste ambulant ou ce Rémouleur urinant, Huet dénonçant peut-être le penchant naturel de l'homme à se laisser aller à de bas instincts. D'autres estampes parodient des professions d'enseignement : le Maître à dancer, le Maître d'armes, le Maître de musique... certains y verront une allusion à la propension de l'homme à se penser supérieur aux autres espèces, le singe n'hésitant pas à instruire des chats, ainsi qu'une critique des rapports de domination, l'élève pouvant être frappé ou fouetté comme le fait le Maître d'école. Au delà de son intérêt satirique, cette planche du Maître d'école s'avéra d'une grande importance puisqu'elle permit de restituer à Christophe Huet une partie de son œuvre : les deux boudoirs des appartements du Château de Chantilly appelés la Grande et la Petite Singeries. En effet, ce même sujet d'une leçon de lecture dispensée par un singe professeur se retrouve sur l'écran placé devant la cheminée de la Grande Singerie.

Christophe Huet, Le Maitre d'école, gravure et huile sur toile montée en écran de cheminée au Château de Chantilly
Christophe Huet, Le Maitre d'école, gravure et huile sur toile montée en écran de cheminée au Château de Chantilly

Le rapprochement entre la gravure et l'huile sur toile montée en écran de cheminée participa à la remise en cause de l'attribution à Watteau (1684-1721) qu'Edmond de Goncourt (1822-1896), dans le Catalogue raisonné de l'œuvre peint, dessiné et gravé de l'artiste, jugeait pour certaine : « Je retrouve dans ces arabesques, les caractéristiques de l'arabesque créée par Watteau [...] et partout pour moi rayonne doucement la signature de Watteau [...] on reconnaît la peinture de Watteau sur ces murs, parmi ces chaires de femmes [...], sur quelques-uns de ces singes habillés de la livrée de la maison de Condé [...] ». La présence de la date de 1735 au revers d'un panneau des Singeries avait déjà fait vaciller l'hypothèse d'une réalisation par Watteau, mort en 1721. Et dès 1890, Alfred de Champeaux (1833-1903), dans son Histoire de la peinture décorative, envisagea les Singeries comme étant de la main de Christophe Huet. Les études de Louis Dimier (1865-1943) et d'Anatole Gruyer (1825-1909) vinrent conforter sa thèse. Depuis les spécialistes s'accordent pour rendre à Christophe Huet les Singeries de Chantilly, la planche du recueil gravé par Guélard apporta une preuve supplémentaire à leur argumentation, notre petit singe maître d'école les aida à démentir Edmond de Goncourt !

Références bibliographiques

Élodie Desserle
Service de l'informatique documentaire

Publié par Elodie Desserle le 18 avril 2018 à 08:30

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