Promenades archéologiques à PompéiDernières acquisitions de la bibliothèque

Couverture de livre gauffrée, figurant le Vésuve qui fume à la manière d'une estampe japonaise. Pierre Gusman, Pompéi, la ville, les mœurs, les arts, 1899, Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, 4 Ae 155.

Cet été, Pompéi est mise à l’honneur par les Galeries nationales du Grand Palais. Une exposition étonnante associe reconstitution virtuelle de la cité et objets issus des dernières fouilles. C’est en 79 ap. J.-C. que l’éruption du Vésuve fige brutalement la tranquille petite ville campanienne, immobilisant à jamais le quotidien de ses habitants. À partir de 1748, après des siècles de sommeil, le site se dévoile lentement sous les pioches des fouilleurs. Dès lors, et tout au long du XIXe siècle, vont se croiser plusieurs générations d’archéologues et d’artistes, participant chacun à leur manière à la longue redécouverte de la belle endormie. De nos jours encore Pompéi fascine. Lointaine et pourtant si proche, elle incarne l’image même de la civilisation romaine, voire plus largement de l’Antiquité.

La Bibliothèque d’art et d’archéologie s’est attachée en son temps à collecter des sources liées à la cité antique. Aujourd’hui les acquisitions dans ce domaine se poursuivent, en témoignent ces trois documents récemment entrés dans les collections.

John Goldicutt (1793-1842) : Specimens of Ancient Decorations from Pompeii, 1825

Dès 1815, à l’issue du Congrès de Vienne, les possibilités de voyager en Europe reprennent, y compris pour les Anglais. Le peintre et architecte londonien John Goldicutt renoue alors avec la pratique du « Grand Tour » qui l’amène à sillonner la péninsule italienne et la Sicile. Il séjourne probablement à Naples où, après le retour des Bourbons, toute une communauté d’artistes et d’« archéologues »  britanniques s’est installée. Architectes, peintres, dessinateurs se retrouvent au pied du Vésuve, prêts à explorer le site enseveli, à l’image du topographe William Gell auteur du fameux Pompéiana.

John Goldicutt, Specimens of Ancient Decorations from Pompeii, London, Rodwell & Martin, 1825, page de titre. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, 4 Res 2567.
John Goldicutt, Specimens of Ancient Decorations from Pompeii, London, Rodwell & Martin, 1825, page de titre. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, 4 Res 2567.

S’écartant d’une démarche archéologique, Goldicutt propose une vision purement esthétique en s’intéressant exclusivement aux décors peints. Ses intentions sont claires : il annonce dans son introduction que sa publication est destinée aux artistes désireux de décorer des maisons. Bien qu’architecte, il est beaucoup plus intéressé par la couleur et la mise en valeur des formes que par la construction architecturale. Il va même jusqu’à s’abstenir de localiser et de nommer les éléments représentés, considérant que les figures se suffisent à elles-mêmes (« To describe them separately as to precise locality may not be necessary ; it is sufficent that they are, with little exception, a perfect imitation of the original, both in form and colour », p. 2). Seule la villa de Diomède, un des tout premiers bâtiments excavé à Pompéi dans les années 1770, est citée comme l’une de ses sources.

« Side of an apartment », dans J. Goldicutt, Specimens of Ancient Decorations from Pompeii, London, Rodwell & Martin, 1825. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, 4 Res 2567.
« Side of an apartment », dans J. Goldicutt, Specimens of Ancient Decorations from Pompeii, London, Rodwell & Martin, 1825. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, 4 Res 2567.

Dans ce recueil de vingt planches gravées et aquarellées sont représentées des peintures pariétales, des plafonds et des mosaïques. Goldicutt choisit des motifs ou des éléments de décors qu’il estime particulièrement remarquables et dignes de figurer dans son ouvrage. Son travail est une merveille de finesse et d’élégance faisant de cette publication un véritable recueil d’ornement.

« Mosaic pavement », dans J. Goldicutt, Specimens of Ancient Decorations from Pompeii, London, Rodwell & Martin, 1825, London, Rodwell & Martin, 1825. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, 4 Res 2567.
« Mosaic pavement », dans J. Goldicutt, Specimens of Ancient Decorations from Pompeii, London, Rodwell & Martin, 1825, London, Rodwell & Martin, 1825. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, 4 Res 2567.

Souvent cité par les spécialistes de Pompéi, l’exemplaire acquis en mai 2020 par la bibliothèque de l’Institut national de l’art est actuellement le seul présent dans les collections publiques françaises.

Henri-Victor Devéria (1829-1897) : Vues de Pompéi, vers 1860, aquarelles

Peintre de scènes de genre, Henri-Victor Devéria appartient à cette grande famille originaire d’Avignon ou de Montpellier qui compte entre autre, deux célèbres artistes romantiques, Achille (1800-1857) et Eugène (1804-1865), un égyptologue, Charles-Théodule (1831-1871) et un sinologue, Jean-Gabriel (1844-1899). Henri-Victor semble s’être formé auprès de son petit cousin, le peintre Eugène Devéria. Peu d’éléments toutefois permettent de retracer sa carrière, ses voyages par exemple. S’est-il jamais rendu en Italie comme bon nombre de peintres avant lui désireux de comprendre la civilisation antique ? A-t-il lui aussi succombé aux charmes des ruines de Pompéi au point d’entreprendre des études pour de futurs tableaux ?

Vers 1860, au moment où Devéria exécute ces quatre aquarelles (OA 802), on assiste au dégagement rationnel du site de Pompéi sous l’impulsion de l’archéologue Giuseppe Fiorelli (1823-1896). Les fouilles entreprises à cette période retiennent toute l’attention du roi Victor-Emmanuel II qui y voit le moyen de rappeler la grandeur de Rome et de fédérer le peuple italien autour de la toute jeune unité territoriale.

Henri-Victor Devéria, Vues de Pompéi, vers 1860, aquarelle et graphite sur papier, chacune 13 x 20 cm. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, OA 802.
Henri-Victor Devéria, Vues de Pompéi, vers 1860, aquarelle et graphite sur papier, chacune 13 x 20 cm. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, OA 802.

Fiorelli modernise les techniques de fouilles et consacre plusieurs années au déblaiement de la ville encombrée par une accumulation de débris et d’amas de pierre. On doit lui notamment la technique du moulage des corps des victimes en coulant du plâtre liquide dans des volumes vides laissés dans le sol. Pompéi devient alors plus accessible aux visiteurs. Les méthodes de l’archéologue s’écartent définitivement des pratiques de ses prédécesseurs « antiquaires » qui privilégiaient l’exhumation de beaux objets. Fiorelli s’attache au contraire à récupérer et à analyser l’ensemble des vestiges.

Comme son petit cousin Achille, Henri-Victor maîtrise parfaitement la technique de l’aquarelle et il n’est pas impossible que ces quatre aquarelles aient été exécutées sur le motif avant d’être retravaillées en atelier tant leur exécution est élaborée et soignée. Ces quatre vues indiquent que Devéria savait être tour à tour réaliste et fidèle à la topographie des lieux mais aussi sensible aux dimensions pittoresques et mélancoliques de Pompéi. Il représente ainsi fidèlement la fontaine de la Via di Mercuro avec à l'arrière l'angle de la Casa della fontana piccola (en haut à gauche) tout en se consacrant à la représentation de la vie quotidienne avec des vues assez détaillées de maison et de boutiques (une boulangerie en bas à gauche). Enfin, l’enchevêtrement des ruines, la présence du Vésuve au fond d’une composition, les amphores et jarres disposées en premier plan traduisent l’émotion du peintre face à la cité antique.

Pierre Gusman (1862-1941) : Pompéi, Maison à terrasse, vue de la vallée du Sarno, 1900, aquarelle

À la fois artiste et historien de l’art, passionné d’archéologie, Pierre Gusman découvre Pompéi en 1894 à l’issue de son grand Tour qui le conduit d’Europe du nord en Italie. Vivement impressionné par le site, il y retourne plusieurs fois de suite, à titre personnel ou missionné par Henry Roujon, alors directeur de l’École des beaux-arts. Il publiera nombre d’articles et d’ouvrages à son sujet notamment en 1899 Pompéi : La ville, les mœurs, les arts dans lequel il « essaye de faire revivre Pompéi avec sincérité » (p. 1).

À l’époque, la cité figure en bonne place dans tous les grands guides touristiques européens. Sa visite est désormais ouverte à tous, les savants et artistes bénéficiant même d’une carte d’entrée gratuite. Depuis les travaux de Fiorelli et de ses successeurs, les décors et peintures sont protégés et laissés en place tandis que certains objets sont présentés in situ. Pierre Gusman découvre ainsi une ville antique en partie ressuscitée sur laquelle il se documente et qu’il va s’appliquer à photographier et à dessiner. Il produit notamment plusieurs séries d’aquarelles représentant des décors peints et des vues architecturales qu’il utilise pour illustrer ses écrits.

Pierre Gusman, Pompéi, Maison à terrasse, vue de la vallée du Sarno, aquarelle sur papier, 28,2 x 39 cm. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, OA 796.
Pierre Gusman, Pompéi, Maison à terrasse, vue de la vallée du Sarno, aquarelle sur papier, 28,2 x 39 cm. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, OA 796.

L’aquarelle acquise par la bibliothèque fait partie de cette production (OA 796). Exécutée en 1900, comme l’indique une mention notée au bas de la feuille (« Pompéi 1900 »), elle est dédiée à Henry Roujon qui finança plusieurs de ses voyages. Légendée de la main de l’artiste, elle représente vraisemblablement l’atrium à quatre colonnes de la Casa di Championnet découverte à la toute fin du XVIIIe siècle. Loin d’un rendu pittoresque et écartant toute tentative de restitution, Gusman adopte comme à son habitude un regard archéologique, figurant les vestiges tels qu’il les voit.

Cette œuvre est à rapprocher d’une série de vingt aquarelles de l’artiste représentant des vues d’architecture domestique, série conservée à la bibliothèque dans le fonds Pierre Gusman (Archives 37/44/2). Réalisée la même année que notre acquisition, sans doute au cours du même voyage, elle permet de documenter plusieurs maisons du site parmi les plus célèbres (Casa dei Vettii, Casa delle nozze d’argento, etc.). Maxime Collignon, alors directeur de la chaire d’archéologie de la Sorbonne, ne s’y est pas trompé puisque, comme l’atteste une lettre accompagnée de la liste des vues (Archives 57/6/1), il fait acheter la série dès 1901 pour les collections de l’université parisienne.

À gauche : Maxime Collignon, Lettre et liste encre sur papier. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, Archives 57/6/1. À droite : Pierre Gusman, Prothyrum, casa di Blandus, aquarelle sur papier. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, Archives 37/44/2.
À gauche : Maxime Collignon, Lettre et liste encre sur papier. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, Archives 57/6/1. À droite : Pierre Gusman, Prothyrum, casa di Blandus, aquarelle sur papier. Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, Archives 37/44/2.

Isabelle Périchaud et Isabelle Vazelle

service du Patrimoine

Nous tenons à remercier Hélène Dessales pour ses conseils avisés et sa disponibilité.

En savoir plus

Jocelyn Bouquillard, La Résurrection de Pompéi : dessins d’archéologues du XVIIIe et XIXe siècles, Arcueil, Editions Anthèse, 2000. INHA : 4 Ae 684

Hélène Dessales, « L’archéologie de Pompéi dans les collections de la Bibliothèque d’Art et d’Archéologie à Paris : relevés inédits d’architectes-voyageurs (1815-1835) », dans Vues sur la ville : la cité à travers le patrimoine écrit, colloque, Grenoble, 21-22 octobre 1999.

Maximilien Gauthier, Achille et Eugène Devéria, Paris, H. Floury, 1925. INHA : libre-accès NY DEVE5.A3 1925

Pierre Gusman, Pompéi, la ville, les mœurs, les arts, Paris, L.-Henry May, 1899. INHA : 4 Ae 155 et bis

Pompéi : à travers le regard des artistes français du XIXe siècle [exposition], Cabinet des dessins Jean Bonna - Beaux-arts de Paris, 5 octobre 2016 - 14 janvier 2017. INHA : libre-accès AM48.P37 B43 2016

Publié par Sophie DERROT le 22 juillet 2020 à 15:21

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