Une nouvelle acquisition : une édition illustrée Art nouveauL'Effort, la Madone, l'Antéchrist, l'Immortalité, la Fin du monde, d'Edmond Haraucourt

Extrait de L'Effort, reliure sur contreplat en maroquin mosaïqué, La Bruyère. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché : INHA / Photo Michaël Quemener.

La bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art vient d’acquérir un exemplaire illustré de l’ouvrage L’Effort d’Edmond Haraucourt édité pour l’Académie des beaux livres en 1894. Octave Uzanne, un des fondateurs de la Société des bibliophiles contemporains (1889), en est le chef d’orchestre. Quatre grands illustrateurs ont participé à l’embellissement de ce trésor de bibliophile : Alexandre Lunois, Eugène Courboin, Carlos Schwabe et Alexandre Séon.

L’auteur, l’éditeur, l’ouvrage

L'œuvre d'Edmond Haraucourt (1856-1941), à la fois poète, romancier, compositeur, auteur dramatique, journaliste et conservateur de musée (musées du Trocadéro et de Cluny) est diverse et abondante. Avec L’Effort, il réalise une apologie de cette qualité et une réflexion sur la pensée artistique. Octave Uzanne (1851-1931) est un homme de lettres, journaliste français et surtout bibliophile et éditeur. Promoteur d’une esthétique renouvelée du livre, il avait dès 1893 le projet d’éditer L’Effort considéré comme un des premiers livre Art nouveau. Rien que pour le papier Velin d’Arches filigrané, huit mois d’étude et trois mois d’exécution ont été nécessaires.

L'Effort, reliure sur contreplat en maroquin mosaïqué, La Bruyère. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché : INHA / Photo Michaël Quemener.
L'Effort, reliure sur contreplat en maroquin mosaïqué, La Bruyère. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché : INHA / Photo Michaël Quemener.

Ce magnifique in-quarto à la tête dorée possède une reliure réalisée par La Bruyère en maroquin rouge avec des contreplats à riche décor de maroquin mosaïqué figurant des lianes en ronce rouge à la base, des feuilles orangées au centre qui s’épanouissent en fleurs jaunes. Après une garde de soie grise, nous découvrons la couverture, le faux-titre, la justification (no 17) et enfin la page de titre. Le tout est illustré et aquarellé au pochoir par Léon Rudnicki (1873-1959), jeune artiste dont les compositions florales Art nouveau sont très prisées notamment dans la décoration d’intérieure. Notre exemplaire, parmi les 180 tirages tirés sur les presses à bras de la maison Quantin à Paris, appartient au baron Paul de Bormans, secrétaire d'ambassade, bibliophile aguerri.

Les quatre contes de l’ouvrage sont illustrés chacun par un artiste différent et une technique particulière : 18 lithographies originales en couleurs d’Alexandre Lunois pour La Madone tirées par Lafontaine, 38 compositions d’Eugène Courboin gravées au trait puis aquarellées pour L’Antéchrist tirées par Antoine Charpentier, 33 compositions de Carlos Schwabe pour L’Immortalité, dont dix hors-texte gravés à l’eau-forte par Auguste Massé et 23 grands encadrements floraux aquarellés gravés par Gillot et coloriés par Charpentier, et enfin 46 dessins d’Alexandre Séon pour La Fin du monde, gravés par les maisons Michelet et Bordier. Chaque artiste a réalisé une page de titre indépendante pour les différents contes qui ont chacun une citation sur l’effort en exergue.

Les quatre illustrateurs

« L’Effort est une douleur ! » 

 Alexandre Lunois (1863-1916) illustre la première partie de l’ouvrage intitulée La Madone , où un jeune peintre souhaite réaliser un portrait idéal de la Vierge. Il rencontre une belle jeune femme qui devient son modèle puis son épouse. Malheureusement, à la suite du décès de cette dernière et de leur enfant, le peintre se retrouve seul, il parvient à représenter l’Idée insaisissable puis meurt à son tour. L’illustrateur représente le duo du peintre de la Renaissance accompagné de son modèle, tantôt à ses pieds, tantôt devant son grand trône de Vierge. Tout d’abord apprenti chez un imprimeur-lithographe réalisant des gravures de reproduction, Lunois se lance ensuite dans la gravure originale et se distingue grâce à ses lavis lithographiques en couleur. Ce rendu lumineux caractéristique lui vient de ses différents voyages notamment en Espagne et au Maghreb. Le collectionneur Édouard André écrit que ce travail projette sur son nom un incomparable éclat.

« La compréhension des Hommes n’est pas la récompense de l’effort. »

Eugène Courboin (1851-1925) illustre aussi bien des journaux tel L'Assiette au beurre ou le Paris illustré que de nombreux livres de son époque. Dans la deuxième partie, L’Antéchrist, il alterne entre des illustrations symboliques et d’autres plus classiques afin de rendre compte du cheminement de cet anti-héros diabolique. Né dans l’antique Babylone, l’antéchrist choque par ses paroles et ses prêches crus. Il organise des séances de spiritisme, guérit des malades et chasse les mauvais esprits. À la fin du récit, il finit par reprendre une forme humaine et rendre son dernier souffle. Les illustrations de Courboin se distinguent par une ligne claire extrêmement épurée. Il accompagne le texte d’arabesques sans fin, de fragments de corps (têtes et mains étranges et isolées), de figures allégoriques diversifiées et de frises décoratives étonnantes.

Couverture d’Eugène Courboin, Edmond Haraucourt, L’Antéchrist, Académie des Beaux Livres, 1893. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché INHA
Couverture d’Eugène Courboin, Edmond Haraucourt, L’Antéchrist, Académie des Beaux Livres, 1893. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché INHA

« Le souvenir des Hommes n’est pas la récompense de l’Effort. »

L’artiste Carlos Schwabe (1866-1926), peintre suisse symboliste, illustre le troisième conte intitulé L’Immortalité. Un poète, étonné de mourir mais sans regret, s’aperçoit que son âme ou plutôt la manifestation de cette dernière, sa pensée, est immortelle. Un vieillard l’accueille et l’amène dans le Jardin des Lettres où se retrouvent seulement les artistes qui poursuivent l’Idéal. Le poète tout d’abord ravi de rencontrer ses prédécesseurs, se questionne ensuite sur l’absurdité de la glorification du nom tout en attendant d’avoir des nouvelles des lettres sur Terre par l’arrivée du dernier mort. Les grands Hommes finissent par prendre la route vers des monts mystérieux où chacun s’étend sur le sol sableux avec l'envie de s’oublier à jamais. Schwabe crée une alternance de grands encadrements floraux colorés et de hors-textes en noir et blanc. La figure du vieux poète tantôt accompagnée d’allégories féminines, tantôt dans la plus grande solitude, s’efface parfois pour laisser place aux grandes compositions décoratives où un profond langage floral s’élabore.

« L’Effort est à lui-même sa propre récompense »

Couverture d’Alexandre Séon, Edmond Haraucourt, La Fin du monde, [1893]. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché INHA
Couverture d’Alexandre Séon, Edmond Haraucourt, La Fin du monde, [1893]. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché INHA

Alexandre Séon (1855-1917) connaît une enfance rurale bercée par des légendes qui lui donne un goût prononcé pour le merveilleux et influence ses œuvres symbolistes. D’abord spécialisé dans le dessin d’ornement, il devient l’assistant du peintre Puvis de Chavannes et participe aux expositions de la Rose-Croix. Il se consacre à La Fin du monde, dernier conte de l’ouvrage. Selon un grand mathématicien, le 3 avril de l’ère sélénienne, le monde connaîtra sa fin car la lune va tomber sur la Terre. Face à cette nouvelle déroutante, la société change considérablement, le crime disparaît et on assiste à un regain de vie. Tout le monde se réunit sur l’Île-du-Choc et un peintre atypique s’installe dans une cage dorée et parvient à peindre la fin de monde. Séon propose une série de fresques monochromes où des hommes vaquent à leur occupation avec la figure de la mort en arrière-plan sous la forme d’un squelette. Il utilise une série d’allégories personnalisées, des frises de crânes, des têtes coupées, des étoiles et déploie la lune sous toutes ses formes pour illustrer cette fin du monde si singulière.

L’idéal immortel de Carlos Schwabe

Quel artiste, autre que Carlos Schwabe, aurait pu mieux représenter « l’immortalité » de l’artiste par son art et sa pensée ? Schwabe nous propose des illustrations d’une grande originalité qui, comme il le souhaite, élargissent la signification de l’ouvrage. Cet autodidacte acharné, exposant à la Rose-Croix, réalise durant sa carrière entre 1890 et 1924, l’illustration de dix-sept livres de tous types de texte allant de l’apocryphe religieux jusqu’à la poésie baudelairienne. Sa conception artistique, guidée par l’idée que le créateur a pour mission de partir à la recherche d’un Idéal, est en accord avec l’apologie de l’effort et de la pensée comme nature immatérielle développée par Edmond Haraucourt. La figure finale du vieux poète s’effaçant dans le sable prend un sens particulièrement tragique pour l’artiste qui vient tout juste de perdre son ami le plus cher, le musicien Guillaume Lekeu.

 Illustration de Carlos Schwabe, page 70 [« Et vous aviez raison, mon bon ami, car rien n’est moins immortel que l’âme humaine. »], Edmond Haraucourt, L’Effort, Paris, éditions réalisée pour l’Académie des beaux livres, Société des bibliophiles contemporains, 1894. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché : INHA / Photo Michaël Quemener.
Illustration de Carlos Schwabe, page 70 [« Et vous aviez raison, mon bon ami, car rien n’est moins immortel que l’âme humaine. »], Edmond Haraucourt, L’Effort, Paris, éditions réalisée pour l’Académie des beaux livres, Société des bibliophiles contemporains, 1894. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché : INHA / Photo Michaël Quemener.

L’artiste n’instaure pas de relation hiérarchique entre ses illustrations et le reste de son œuvre, tout comme il ne place pas de différence entre les réalisations hors-texte dites principales et les pages décoratives traditionnellement considérées comme annexes. L’Effort en est l’exemple parfait avec ses 23 vignettes décoratives en couleurs qui prennent la même place que les compositions hors-textes en noir et blanc. Schwabe élabore un langage floral complexe où le cycle de vie florale se déploie de l’éclosion à l’épanouissement jusqu’à la flétrissure. Ainsi, à la page 70, les différentes étapes de la floraison semblent évoquer les révélations sur l’au-delà admises progressivement par le narrateur qui vient de mourir tandis qu’un arbre fruitier tente de croître dans un rideau de ronces, le sang nourrissant ses racines aux pages 74 et 75. Chardons, arbres fruitiers, immortelles, narcisses et tournesols viennent ainsi transcrire la fragile destinée humaine.

La figure du vieil homme à la page 92 assis sur des rochers en train de déchirer son œuvre représente le créateur qui prend conscience de la « vanité de la vie et de l’imperfection de son œuvre ». L’artiste en tire une aquarelle indépendante nommée Sur le chemin de la vérité. Pour des raisons didactiques, il aurait souhaité voir reproduite cette image de la probité de l’artiste sur les murs d’une école des beaux-arts. La posture de l’homme évoque celle du Penseur de Rodin que l’artiste fréquentait alors et le critique Paul Desjardins y reconnaît Carlos Schwabe lui-même.

Illustration de Carlos Schwabe, page 86 [« A quoi bon l’effort, criaient-ils, et pour qui ? »], Edmond Haraucourt, L’Effort, Paris, éditions réalisée pour l’Académie des beaux livres, Société des bibliophiles contemporains, 1894. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché : INHA / Photo Michaël Quemener.
Illustration de Carlos Schwabe, page 86 [« A quoi bon l’effort, criaient-ils, et pour qui ? »], Edmond Haraucourt, L’Effort, Paris, éditions réalisée pour l’Académie des beaux livres, Société des bibliophiles contemporains, 1894. Paris, bibliothèque de l'INHA, PATR-2021-108. Cliché : INHA / Photo Michaël Quemener.

La thématique du regard, récurrente au sein de son œuvre, est à nouveau développée. À la page 86, une fleur-œil est en train de lire un prix sur lequel on distingue les lettres formant le mot « Âme ». Des pages d’un journal, « La Coca… » sûrement le journal La Cocarde, s’emparent de ce livre. Au-dessus, des feuilles de journaux en forme d’ailes tentent de relever des coquelicots fanés. Ce passage fait écho au moment où l’âme du protagoniste a formé un petit groupe avec d’autres oubliés. Dès que l’un d’entre eux redevient célèbre sur terre, il rejoint alors le groupe dit des vivants. L’âme de l’artiste est ainsi entravée par le regard de la critique, de cet œil du jugement. Avec cette illustration, Schwabe propose ainsi une lecture personnelle de ce texte. Tout en le symbolisant, il l’actualise.

Rivka Susini

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Publié par Sophie DERROT le 25 mai 2022 à 11:30

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