Le portrait de Charles Meryon par Félix Bracquemond

Félix Bracquemond, Portrait de Charles Meryon, 1853. Reproduction en héliogravure par Armand-Durand et paru en réduction dans la Gazette des Beaux-Arts en 1884, Bibliothèque de l’INHA

En 1853, Félix Bracquemond grave un portrait de son ami Charles Meryon. Bien que les tirages originaux de cette estampe soient extrêmement rares (la matrice a été détruite après l’impression de dix épreuves), son image, reproduite par héliogravure, est devenue très célèbre. La bibliothèque de l’Institut national d'histoire de l'art conserve un tirage de cette copie héliogravée, que nous vous présentons aujourd’hui.

Deux rénovateurs de l’eau-forte dans la seconde moitié du XIXe siècle

Félix Bracquemond et Charles Meryon sont deux acteurs majeurs du renouveau de l’eau-forte dans les années 1850-1860. Ces deux artistes choisissent le métier d’aquafortiste à une période où l’eau-forte, concurrencée depuis le début du siècle par les nouveaux procédés (lithographie, gravure sur bois de bout) est devenue une pratique confidentielle. Difficile alors pour un graveur de métier de gagner sa vie !

L’un comme l’autre aurait souhaité devenir peintre, mais les impératifs économiques amènent Bracquemond à se tourner vers la gravure, tandis que Meryon voit ses premières ambitions artistiques mises à mal par la découverte tardive de son daltonisme. C’est dans le noir de l’encre et le blanc du papier qu’ils trouvent finalement leurs moyens d’expression. Tous deux, par leurs travaux, ont œuvré en faveur de l’eau-forte et ont participé de son renouveau comme pratique originale.

Félix Bracquemond, excellent praticien, a su mettre son savoir-faire au service des autres, et notamment des artistes de la génération impressionniste : nombreux sont ceux qui ont sollicité ses conseils techniques. Bracquemond les aide parfois dans la réalisation d’une morsure d’aquatinte un peu ardue ou dans le tirage d’une épreuve. Mais l’engagement du graveur en faveur de l’eau-forte ne s’arrête pas là : il est, en 1863, l’un des principaux instigateurs de la Société des aquafortistes. Quinze ans plus tard, on le retrouve parmi les fondateurs de la Société des peintres graveurs.

Lorsqu’il grave le portrait de son ami Charles Meryon, Bracquemond n’a que vingt ans. L’année précédente, il a achevé le Haut d’un battant de porte, le chef-d’œuvre de son œuvre gravé, mais qui demeure alors encore confidentiel : la planche ne rencontrera un succès critique qu’à partir de 1855.


Félix Bracquemond, Le Haut d'un battant de porte, 1852, bibliothèque de l'INHA (NUM EM BRACQUEMOND 11). Cliché INHA

Charles Meyron, quant à lui, est âgé de trente-deux ans. Sept ans plus tôt, il a quitté la Marine pour se consacrer à sa passion de toujours, l’art. De son œuvre d’aquafortiste, la postérité a retenu ses vues de Paris, très fouillées. Si Bracquemond est un artiste sociable et tourné vers les autres, Charles Meryon entretiendra toute sa vie une relation complexe avec ses contemporains. Souffrant de troubles psychiques, il se montre facilement irritable et développe des comportements paranoïaques, qui se traduisent parfois dans ses œuvres.

Un portait à la fois rarissime et célèbre

L’histoire de ce portrait est d’ailleurs emblématique du caractère difficile de Charles Meryon. En 1852-53, Félix Bracquemond réalise une série de portraits, connue sous le nom de « Série des jolis garçons ». Les modèles sont des artistes de son entourage, Jules Didier, Jules Laurens, Alfred de Curzon et Charles Meryon, que Bracquemond figure à mi-corps, sur fond blanc. Le vêtement est juste esquissé tandis que les visages et les mains sont très fouillées. La référence à l’Iconographie de Van Dyck est ici évidente. Chef-d’œuvre de la gravure du XVIIe siècle, l’Iconographie rassemble une centaine de portraits d’hommes de pouvoir, de savants et d’artistes contemporains de Van Dyck. Dix-huit des planches ont été gravées à l’eau-forte par le maître lui-même avant d’être complétées au burin par des graveurs professionnels. Les premiers états de ces estampes, fort rares, suscitèrent l’admiration des amateurs d’estampes du XIXe siècle, comme Bracquemond, qui en reprend ici la formule.


Félix Bracquemond, Portrait de Charles Meryon, 1853. Reproduction en héliogravure par Armand-Durand et paru en réduction dans la Gazette des Beaux-Arts en 1884, Bibliothèque de l’INHA (EM BRACQUEMOND 18). Cliché INHA

Mais le portrait gravé par Bracquemond ne plait pas à Meyron, qui le juge peu ressemblant et peu convenable. Il n’est pas le seul à faire ce type de reproche à la « série des Jolis Garçons » : modèles comme critiques leur trouvent un caractère proche du portrait-charge et pointent l’insuffisance du dessin au regard des critères de la culture académique. Selon les mémoires du peintre Jules Laurens, Bracquemond aurait dessiné ces portraits directement sur le vernis, à la pointe, sans recourir à une photographie ou à un dessin préparatoire, comme il le faisait habituellement.

En possession de la matrice gravée, Meryon décide de la détruire, puisque l’image qu’elle délivre de lui-même lui déplait. Dans une lettre aujourd’hui conservée à la bibliothèque de l’INHA, il en informe Bracquemond : « J’ai fait replaner la planche de ma monstruosité (je dis monstruosité car vous convenez vous-même que vous ne m’avez pas flatté), dont je tiens à votre disposition 6 épreuves, suivant votre désir. J’en ai tiré 10 seulement ».


Lettre de Meryon à Bracquemond, datée du 7 décembre, Bibliothèque de l’INHA, Autographes, Carton 35.

Cette destruction prématurée du cuivre aurait dû condamner l’œuvre à rester confidentielle. C’était sans compter qu’une des dix épreuves fut reproduite en héliogravure par Armand-Durand, puis publiée, en réduction, dans la Gazette des Beaux-Arts en 1884, quelques années après la mort de Meryon. Dès lors, ce portrait que l’artiste rejetait est devenu l’image la plus employée pour le représenter !

En savoir plus :

Michel Melot, L’estampe impressionniste, Paris, Flammarion, 1994.

Jean-Paul Bouillon, Félix Bracquemond, Le réalisme absolu, œuvre gravé 1849-1859, Genève, Skira / Paris, Flammarion, 1987.

Johanna Daniel

Service du patrimoine

Publié par Céline CACHAUD le 16 janvier 2017 à 15:13

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